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Parasites...


Le Musée de la vigne et du vin, au Château de Boudry, présente actuellement une expo­sition intitulée «Parasites...», qui montre à l'envi que personne n'est à l'abri d'hôtes indésirables...


Partant de la définition même du mot parasite (du grec «para», à côté de, et de «sitos», aliment), soit qui se nourrit aux dépens de, l’ex­position débute au café du Commerce. Puisque tous les dictionnaires disent que le premier des parasites est l'homme lui-même, on rencontre là quelques personnages qui pourraient être qualifiés de parasites. Le pre­mier est Jean de La Fontaine, homme de salon par excellence et parasite au nom de l'esprit. N'a-t-il pas du reste écrit que tout flatteur vit aux dépens de celui qui l'écoute? On peut aussi être parasite au nom de la naissance, au nom de la marginalité et, comme Bonaparte, en s'attaquant à l'Europe, au nom de la liberté! Toutefois, ces considérations restent gratuites.


L'urbec ou le parasite du pays


C'est l'altise, le gribouri ou écrivain et surtout le cigareur ou urbec qui mettent le visiteur dans le vif du sujet. C'est sous ces deux der­niers noms que l'attelabe (Bycticus betulae) est connu à Neuchâtel. Cet insecte, long de 6 à 7 millimètres, muni d'un long bec, est d'une couleur vert doré. Au moment de la ponte, la femelle pique le pétiole des feuilles qui se flétrissent et qu'elle enroule ensuite comme un cigare. A l'intérieur
du tube ainsi formé, elle pond de 6 à 8 oeufs qui éclosent au bout de quelques jours et donnent naissance à de petites larves qui tombent à terre, s'enfon­cent dans le sol où elles subissent diverses transformations pour devenir des insectes parfaits.

Ces insectes indigènes devaient être vigoureu­sement combattus par les vignerons. Dans nos régions, de tout temps, l'urbec fit l'objet de chasses organisées où les populations en entier des communautés étaient réquisition­nées pour partir en chasse contre cet hôte indésirable. Tous les soirs, les chasseurs devaient rapporter aux chefs des communau­tés le résultat de leur quête, tant des verres remplis d'insectes eux-mêmes que des ballots de feuilles torses, soit les feuilles enroulées comme des cigares qui contiennent les oeufs de l'insecte. Chacun était alors payé selon ses mérites. Tant les insectes que les feuilles étaient ensuite détruits par le feu.

L'urbec, qui était donc l'insecte le plus combattu autrefois dans ce pays, avait disparu suite à l'emploi massif d'insecticide. Aujour­d'hui, avec la mise en place de la lutte inté­grée, il réapparaît, si bien que l'on retrouve des feuilles torses dans les vignes. Toutefois, les dégâts provoqués par ce parasite n'étaient pas considérables à l'instar de ceux dus aux che­vreuils, blaireaux, lièvres, renards, souris et oiseaux contre lesquels les vigne­rons d'autrefois luttaient. A cette liste d'animaux, les textes du XVIII' siècle ajoutent les grenouilles...

Le ver de la vigne


Les archives révèlent aussi que les vignerons devaient faire face aux attaques du ver de la vigne. Stade larvaire de trois papillons, le pyrale, la cochylis et l'eudémis, le ver de la vigne pouvait faire perdre jusqu'au tiers de la récolte comme cela arriva souvent en Bourgogne au XIXe siècle.


La cochylis (Eupoecilia ambiguella) à l'état d'insecte parfait est un petit papillon mesurant 7 à 8 millimètres, lorsqu'il a les ailes fermées et de 12 à 15 millimètres d'envergure.

C'est un parasite qui se reproduit par deux générations chaque année, la première au printemps, la seconde en été. Le premier papillon provient d'une chrysalide dont il sort durant les mois d'avril et de mai; la femelle dépose sur les jeunes pousses entre 30 et 40 oeufs qui éclosent après quinze jours, don­nant naissance à de petites chenilles qui vivent environ 40 jours. Elles envahissent les jeunes grappes, les entourent de fils soyeux et se fixent à l'intérieur. Ces chenilles sont très voraces.

Lorsque la chenille a atteint son développe­ment normal, elle file un cocon et se trans­forme en chrysalide d'où sortent à la fin de juillet les papillons de seconde génération semblables à ceux de la première. Ces der­niers pondent en août 30 à 40 oeufs qui, quinze jours après, donnent naissance aux chenilles de deuxième génération. Celles-ci s'attaquent aux grains, qu'elles percent et dans lesquels elles s'introduisent pour en dévorer le contenu. Elles passent ensuite à d'autres grains; on compte qu'une seule che­nille peut percer de 15 à 20 grains; ceux-ci pourrissent ensuite et contaminent leurs voisins.

Vers fin septembre, ces chenilles quittent la grappe pour se réfugier sur l'échalas ou dans l'écorce des ceps où elles hivernent. Elles se tis­sent un cocon dans lequel elles se transforment en chrysalide pour donner naissance aux papillons de première génération.

La pyrale (Sparganothis pilleriana) est l'un des parasites les plus anciennement connus. Papillon d'environ 15 millimètres, cet insecte apparaît au mois de juillet; il s'ac­couple et la femelle pond sur les feuilles une centaine d'oeufs qui, dix jours après, éclosent et donnent naissance à de petites chenilles vertes à tête noire. Celles-ci causent peu de dégâts en automne.

Ces chenilles passent l'hiver dans les fentes des échalas et sous l'écorce des ceps. Elles en sortent au printemps et se portent sur les bour­geons, les feuilles et les jeunes grappes dont elles se nourrissent. Elles causent ainsi de grands dégâts. Certaines années, en Bour­gogne, la pyrale pouvait faire perdre jusqu'au tiers de la récolte !

Vers la fin juin et au commencement de juillet, la chenille se transforme en chrysalide d'où sort un nouveau papillon.

L'eudémis (Lobesia botrana) est aussi un ver de la grappe comme la cochylis. Plus abon­dant dans les régions méridionales, il s'at­taque directement aux grains de raisin et il favorise le développement de la pourriture grise.

L'eudémis adulte est un papillon d'envergure de 7 à 8 millimètres, aux ailes antérieures grises, marbrées de taches rousses et brunes. La chenille (8 à 9 millimètres de long), de couleur vert jaunâtre, et dont la tête est jaune clair, est vive et agile.

Après avoir utilisé des moyens manuels pour lutter contre ces parasites comme l'écorçage des ceps avec des gants en cotte de mailles et l'échaudage des ceps durant l'hiver, on a ensuite utilisé le pyrèthre en plantant des champs de cette fleur autour des vignes. Une substance contenue dans cette fleur éloigne les insectes. Par la suite, on traita les vignes avec de la nicotine...

Les parasites américains


L'oïdium est un champignon d'origine améri­
caine (Erysiphe Tuckeri). Découvert pour la première fois en Europe en 1847, il se propa­gea très rapidement et envahit bientôt tous les vignobles existants.

Ce champignon est mi­croscopique. De même que le mildiou, il émet des filaments qui ont pour fonction de puiser la nourriture dans les tis­sus de la vigne et des filaments fructifères qui supportent les spores. Le mycélium de l'oïdium ne pénètre pas à l'intérieur des organes de la vigne, mais rampe à la surface de ceux-ci, détruisant l'épiderme et absorbant la nourriture au moyen de suçoirs.

La présence de l'oïdium se manifeste par des efflorescences grisâtres et ternes à l'odeur de moisi très prononcée. Le bois attaqué par l'oïdium s'aoûte mal.

Lorsque la maladie se développe sur les grains de raisin, ce qui est généralement le cas, ceux-ci se fendent, deviennent noirs, se dessèchent et tombent.

Les facteurs de développement de l'oïdium sont la chaleur et l'humidité. Le meilleur remède contre l'oïdium est le soufre.

Le mildiou


Le mildiou ou mildew fut découvert pour la première fois en France en 1878. Cette mala­die était cependant connue depuis fort long­temps aux Etats-Unis. La présence du mildiou fut constatée en Suisse en 1886, et dès lors il n'a cessé de se propager.


Le champignon du mildiou (Peronospora viti­cola) attaque toutes les parties vertes de la plante aux dépens desquelles il se nourrit; son système radiculaire ou mycélium pénètre à l'intérieur des tissus et absorbe les substances nutritives de la plante. Lorsque le mycélium est suffisamment développé, il émet des fila­ments fructifères qui apparaissent à la surface extérieure des organes.

La maladie se manifeste par l'apparition sur la face supérieure des feuilles de taches jau­nâtres et sur la face inférieure d'efflorescences blanches formées par les filaments fructifères du champignon, qui portent les spores.

Dans le vignoble neuchâtelois, la maladie apparaît environ huit jours après les premières fortes pluies, généralement au mois de juin. Elle se propage alors d'autant plus rapidement que l'atmosphère est humide et chaude.

Les feuilles attaquées par le mildiou se dessè­chent et tombent; l'assimilation ne se fait alors qu'incomplètement et les raisins restent petits et acides et donnent de mauvais vins. En outre, les sarments dépourvus de leurs feuilles s'aoûtent mal et la récolte de l'année suivante est fortement compromise.

Les grappes peuvent également être attaquées par le mildiou sur grappes (Plasmopara viti­cola), surtout après l'épanouissement des fleurs. Les grappes atteintes se dessèchent, noircissent, tombent et la récolte de l'année peut être complètement anéantie.

Pour lutter contre le mildiou, les sels de cuivre, répandus sur les organes verts de la plante sous forme de solutions, constituent les meilleurs remèdes à appliquer. On parle alors de bouillie bordelaise, de bouillie berrichonne ou de Verdet neutre.

Le phylloxéra


Importé d'Amérique, le phylloxéra (Phyl­
loxera vastatrix) a été découvert pour la première fois en France en 1863. La présence du terrible puceron fut constatée dans le canton de Neuchâtel en 1877, mais des mesures éner­giques retardèrent l'invasion phylloxérique.

Le développement du phylloxéra comprend les phases suivantes: Pendant les mois de juin, juillet et août apparaît une génération  munie d'ailes. Celle-ci produit sans accouplement des oeufs pondus à la face inférieure des feuilles. Ces oeufs sont de deux grandeurs différentes ; les petits don­nent naissance à des mâles et les gros à des  femelles. Au bout de peu de temps, ces oeufs éclosent et l'on a une nouvelle génération de pucerons, non pourvus d'ailes dans lesquels se trouvent des mâles et des femelles: ce sont les sexués. Ces pucerons petits, et dont l'estomac est impropre à recevoir de la nourriture, s'accouplent; la femelle pond un seul oeuf et les sexués meurent. Cet oeuf, appelé oeuf d'hi­ver, est pondu sous l'écorce ou dans une fente d'échalas. Au printemps, il éclôt et donne naissance à une nouvelle catégorie de phylloxéra non sexués.

Lorsque la vigne attaquée par le phylloxéra est plantée en plants non résistants, le puceron descend sur les racines de la plante qu'il pique au moyen de son suçoir et sur lesquelles il provoque des boursouflures. Ceux-ci sont les radicicoles ; ils muent trois fois et pondent ensuite sans accouplement.

Sur les ceps résistants, les pucerons provenant de l'oeuf d'hiver attaquent de préférence les feuilles qu'ils piquent sur la face supérieure. Cette piqûre produit sous la feuille une galle dans laquelle le puceron s'enferme et pond ses oeufs, de là le nom de gallicicoles.

 

L'oeuf l'hiver


Les radicicoles et les gallicicoles proviennent
les uns et les autres de l'oeuf d'hiver; ils se reproduisent de la même manière et pondent sans accouplement, après trois mues, de 500 à 600 oeufs, qui éclosent, donnant naissance à de nouveaux radicicoles ou gallicicoles. Pendant l'hiver, les pucerons se cachent dans les anfractuosités des grosses racines pour reprendre leur activité au printemps.

Afin d'assurer la conservation de l'espèce, il faut qu'il y ait de temps en temps des généra­tions sexuées. Pour cela, chaque année vers le milieu de l'été, un certain nombre de radici­coles subissent cinq mues au lieu de trois. A la cinquième apparaît un puceron ailé qui pro­duira les nouveaux sexués et ainsi de suite.

Tous les plants de vigne du type «vinifera» peuvent être détruits par le phylloxéra radici­cole tandis qu'un certain nombre de cépages américains résistent à la piqûre du puceron. C'est la présence d'une paire de chromo­somes supplémentaire qui assure la résistance.

Dès l'apparition du fléau, on s'est ingénié à rechercher les moyens les plus efficaces pour le combattre. Des remèdes sans nombre ont été proposés, expérimentés puis abandonnés comme inefficaces ou impossibles à em­ployer. De ces différents moyens, quelques-uns seulement sont entrés dans la pratique. Ce furent, parmi les plus importants, la submer­sion des vignes attaquées, le traitement des vignes au sulfure de carbone avec l'emploi d'un pal injecteur et le greffage des vignes du type «vinifera» sur des plants résistants.

La généralisation du greffage conduisit à l'abandon du renouvellement des vignes par le provignage, mettant fin à des siècles de tradition mais sauvant la viticulture d'une disparition qui semblait être inéluctable.

Un quatrième parasite a aussi une origine américaine, c'est le black-rot. Connu ancien­nement aux Etats-Unis, le Black-Rot (Guignardia bidwellii) ne fut découvert en France qu'en 1885. Cette maladie est occa­sionnée par un champignon qui se développe aux dépens des organes de la vigne. Elle se développe d'autant plus rapidement que le temps est plus chaud et plus humide.

Le Black-Rot attaque surtout les grains de rai­sin, et cela quelque temps avant la véraison. Sa présence se manifeste d'abord par de petites taches jaunâtres qui grandissent et se teintent en rouge brun ; elles sont plus foncées au milieu que sur les bords. La surface des taches augmente très rapidement, et en deux ou trois jours les grains deviennent complète­ment noirs, mous et spongieux, puis se dessè­chent et tombent. Les grains sont toujours envahis successivement, de telle sorte que l'on en observe à tous les états sur une grappe attaquée.

Le Black-Rot n'a jamais touché le vignoble neuchâtelois.

Les autres parasites


L'exposition présente encore rapidement les cicadelles, le botrytis, l'érinose, les araignées jaunes et rouges, l'anthracnose, les coche­nilles et l'acariose. Elle n'oublie pas qu'au jourd'hui, les vignerons doivent faire face contre des maladies à virus.


Les virus susceptibles d'infecter la vigne peu­vent être classés en quatre groupes selon leur mode de transmission.

Le premier groupe contient les virus transmis par les nématodes vivant dans le sol dont le plus important est le virus du court-noué de la vigne.

Le deuxième groupe comprend les virus transmis par des champignons du sol. Leur importance économique est très faible. Le troisième comprend deux virus transmis par des pucerons: le virus de la mosaïque de la luzerne et le virus du flétrissement de la fève. Le quatrième se compose des virus dont le mode de transmission n'est pas connu. Dans la plupart des cas, les virus eux-mêmes n'ont pas été isolés et leurs propriétés ne sont pas déterminées.

En guise de conclusion


Par des objets anciens et modernes, des
planches et des photographies, le visiteur peut ainsi aisément se rendre compte à quel point le vigneron doit lutter pour mener la culture de la vigne à bien. Mais au-delà des parasites de la vigne, il pourra aussi prendre conscience que le parasitisme est une spécialisation médi­cale et que notre société en entier en est atteinte. Ne sommes-nous pas cinq milliards et six cents millions à vivre aux dépens de la terre!

Patrice Allanfranchini