Le Musée
Le Musée»Pièces principales»Les peintures du Gustave Jeanneret

Gustave Jeanneret (1847-1927)

Un peintre de la vigne à l'aura internationale.


Peindre la vigne et le travail des vignerons n'entre pas dans les préoccupations des artistes de la seconde moitié du 19esiècle. Rares sont en effet les peintres qui entre réalisme et naturalisme,symbolisme et impressionnisme, ont retenu comme sujets de leur attention les verts de la vigne, exception faite pour quelques scènes de vendanges ou intérieurs de caves.

Le catalogue de l'exposition Vins, vignes, vignerons dans la peinture française, qui a eu lieu en 1996/97 au Musée d'Art et d'Histoire de Narbonne en témoigne bien. Parmi les œuvres reproduites, peu ont la précision et la rigueur des toiles que Jeanneret a consacrées au travail de la vigne.

Comme l'a fort bien démontré Pascal Ruedin [1], Jeanneret n'hésitait pas à recourir à la photographie avant de se lancer dans la mise en place d'une composition, passant évidemment par tous les stades de l'esquisse, de la mise au carré à la réalisation finale. Que ce soient des femmes en train d'effeuiller, d'autres portant des seillons, des brandards, des porteurs de gerles, des vignerons en train de provigner, de tailler, de labourer, tous les gestes peints témoignent d'une observation rigoureuse d'une réalité quotidienne que l'artiste pouvait suivre au jour le jour.

Son œuvre peint viticole dépasse de loin l'anecdote. Il a une importance ethnographique considérable puisque Jeanneret rend compte de pratiques vigneronnes aujourd'hui totalement disparues. Il offre au regard des parchets tels qu'ils existaient avant l'apparition du phylloxéra ; il évoque des techniques de culture aujourd'hui disparues ; il célèbre des gestes désormais perdus.

A Boudry, le Musée de la vigne et du vin conserve les trois triptyques [2],les Pressureurs [3], leur mise au carré, et deux autres études préparatoires, les « Porteurs de Gerle [4] »et une petite toile d'étude d'un caviste. A ces oeuvres s'ajoutent une étude préparatoire du premier triptyque, un portrait regroupant un vigneron, une paysanne et un paysan et encore une oeuvre de jeunesse, vraisemblablement peinte lorsque Jeanneret se trouvait en Alsace. Œuvres majeures certes mais qui ne doivent représentées qu'une infime partie des travaux que l'artiste a consacrés au vignoble. Nous oserions souhaiter avoir connaissances d'autres tableaux  !

Les Pressureurs

Ce tableau peint en 1887 montre l'intérieur du pressoir de la Croix-Blanche à Cressier. Pour le peindre,Jeanneret a tout d'abord recouru à des photographies. Ensuite, il a effectué quelques esquisses, diverses études peintes et une mise au carré qui est aussi conservée au Château.



Cette peinture qu'on pourrait qualifier de naturaliste est très intéressante sur le plan ethnographique puisqu'elle illustre l'effort que les hommes devaient fournir en phase finale de pressurage. Ils sont en train de donner les derniers tours au tourniquet ou treuil, permettant ainsi à la palanche d'abaisser l'écrou. Avec ce pressoir, on remarque un système de cliquets qui permet de remettre en arrière la poutre ou palanche sans avoir à la retirer de son support, comme c'était autrefois le cas.

On relève aussi que les marcs "soit les poutres" reposent directement sur les planches appelées l'ivrogne qui sont placées directement sur le raisin. On voit aussi que la cage qui contenait le raisin au début de la pressurée n'est plus là, étant devenue inutile tant lamasse des raisins pressurés est désormais compacte.

Ces hommes sont donc en train d'extirper les dernières gouttes de jus.

On remarque aussi comme détail un pichet de vin blanc : celui est le vin de l'année précédente. Il a en effet perdu un peu de sa couleur, devenant légèrement gris, signe de son âge.


La mise au carreau (34.5 x 54.5 cm)


Une étude préparatoire (72 x 100 cm)

Une étude préparatoire ( 60 x 80 cm)



LES SAISONS DE LA VIGNE : la taille, la vendange, le report de la terre




Ce triptyque qui date de l890 environ nous dévoile des images viticoles aujourd'hui disparues.



Prenons par exemple l'aile de gauche. On y voit un vieux vigneron expliquer à plus jeune, qui se réchauffe,l'art de la taille. En effet, on taille la vigne par temps clair durant le mois de février. Mais ce qui est intéressant, c'est de relever la typologie de la vigne en regardant entre les jambes du vigneron debout. On se rend compte que les ceps ne sont pas du tout alignés mais plantés n'importe comment, selon une technique que l'on appelle la foule.



En s'approchant maintenant de l'aile de droite où l'on découvre un vigneron en train de remonter des terres avec un oiseau, outil appelé ainsi en vertu de sa forme : le manche symbolisant le bec et la caisse la tête, on aperçoit tout d'abord posé sur le sol un "croc", soit le fossoir avec lequel on labourait de la première les vignes. Mais ce qu'il faut surtout remarquer, c'est la vigne elle-même où des ceps âgés côtoient des ceps plus jeunes. On voit aussi qu'à la taille, on a coupé tous les sarments aux cornes des ceps, exception faite toutefois pour quelques plants dûment sélectionnés. En effet, durant la belle saison, les vignerons avaient l'habitude de marquer les plants qui étaient les plus vigoureux et les plus productifs, bref ceux qu'il convenait de provigner ou, pour employer le terme français, de marcotter.

On leur laissait donc à la taille deux ou trois sarments. Durant le mois de mars, on creusait à leur base un trou ou fosse, on y mettait un peu de fumier puis on pliait à l'intérieur le bois du plant en prenant soin de laisser ressortir les sarments. On recouvrait alors le tout de terre. Les sarments donnaient alors naissance à de nouveaux plants. Ainsi, les vignes produisaient sans discontinuité durant des décennies, voire des siècles, puisqu'on n'avait jamais besoin de les arracher étant donné qu'elles étaient sans cesse renouvelées par provignage. On estime que chaque année un 4 à 5% des plants étaient ainsi provignés.

Quant à la scène centrale, elle présente une scène typique de vendanges en pays de Neuchâtel. On y avait en effet l'habitude de fouler directement les raisins à la vigne et ceci, pour trois raisons. La première était purement économique. En effet, de nombreux vignerons vendaient directement leur vendange à la récolte. Pour pouvoir la comptabiliser, il fallait pour cela avoir des cuveaux dûment étalonnés. On parle à Neuchâtel de gerles qui ont une capacité de cent litres. Au début, on foulait avec un simple pilon, ensuite avec des fouleuses comme celle représentée sur le tableau.

La deuxième raison était fiscale. En effet, l'Etat retirait des vignes la dîme et pour la percevoir, il convenait que la récolte de chaque vigne soit mise en gerle. On percevait normalement une gerle sur onze  ou une gerle sur dix-sept. Cet impôt était loin d'être négligeable. En effet, jusqu'à l'aube du XVIIIe siècle, l'Etat retirait environ un tiers de ces recettes de la vigne et du vin !

Quant à la troisième, elle est plus anecdotique. En effet, comme le vignoble neuchâtelois se trouve en zone septentrionale de culture, on profitait ainsi de fouler le raisin à la vigne pour utiliser les rayons du soleil afin de lancer le processus de la première fermentation, celle qui transforme le sucre en alcool. Il n'était point rareque l'on vendangeât fort tard et que certaines années, les raisins gelassent dans les gerles. On n'avait pas comme aujourd'hui les moyens de chauffer les caves afin de maîtriser cette fermentation.


le premier triptyque

LES SAISONS DE LA VIGNE : le provignage, le labour (creusage du séseau), l'échalassage


   
le deuxième triptyque

Ce deuxième triptyque (1896) est sans doute le plus élaboré, en tout cas au niveau de son unité picturale puisque son arrière-plan donne une vision unifiée de l'environnement viticole du village de Cressier, même si trois moments distincts de la vigne sont peints.

L'aile de gauche présente une scène de provignage, soit le moment où le vigneron s'occupe du renouvellement des plants du parchet comme cela se pratiquait avant l'apparition du phylloxéra. Durant la belle saison, celui-ci marquait les ceps qui lui semblaient les plus vigoureux et les plus productifs ou les meilleurs qualitativement parlant. Durant le mois de mars, voire en février déjà, il creusait à la base de ceux-ci un trou appelé "fosse" au fond duquel il répandait un peu de fumier. En suite, il couchait dans ce trou le cep choisi en prenant soin de laisser ressortir de terre un, deux ou trois sarments, qui donnaient naissance ensuite à de nouveaux plants. Ce provignage ou marcottage permettait ainsi de renouveler les vignes.

La scène centrale offre une scène de labours du croc, voire de creusage de séseau, soit le fossé créé en bas des parchets pour recueillir les terres des ravines. Les hommes ainsi que les femmes maniaient pour ce faire des fossoirs à deux berles, labourant la terre sur une profondeur d'environ 20 à 30 centimètres, en prenant soin de ne pas abîmer les racines mères.

Ce travail pénible s'effectuait en févier au début de mars. On relève aussi ici une femme en train d'apporter à manger aux vignerons.

L'aile de droite montre comment on remettait les échalas lorsque les premières feuilles apparaissaient. En effet, l'habitude voulait que ceux-ci soient retirés de terre peu après les vendanges et qu'ils soient couchés à même le sol, placés en chevalet, tout au long de l'hiver. Leur présence aurait empêché les labours, étant donné que les ceps étaient fort serrés les uns contre les autres. En fait, on ne laissait des échalas qu'aux provins, raison pour laquelle il est possible d'en voir quelques uns sur la partie centrale.

Peint en 1915 dans un style nettement plus décoratif, dans l'esprit d'Hodler, ce triptyque a perdu le naturalisme présent sur les deux précédents. Il faut dire qu'il a été peint pour faire partie de l'ensemble ornemental prévu pour la Salle du Grand Conseil.

Malgré une unité toute relative,il montre trois moments de la vigne ; à droite, le portage des terre avec l'aide des oiseaux ; au centre, les nouvelles plantations et à gauche, des labours avec le croc.

Le tout est traité davantage dans un esprit de décoration que dans une volonté de représenter dans la précision des travaux vignerons.

Moins réaliste que le triptyque,ce tableau présente deux vignerons en train de porter une gerle avec l'aide d'un ténéri. Ce transport se faisait pour placer les gerles foulées à la vigne sur le char à brecets puis pour décharger ce char à l'entrée du pressoir.

Il fallait coordonner ses mouvements et tenir d'une main la base de la gerle afin d'éviter le balancement.


Les porteurs de gerles

Ces quelques exemples montrent à l'envi que Gustave Jeanneret est loin d'être un peintre anecdotique et qu'il a mis toute sa force picturale au service de son art, suivant au gré du temps l'évolution des courants, sans tomber toutefois dans le modernisme.

Sa peinture vitivinicole n'est sans conteste qu'une des facettes de son œuvre mais elle a le mérite d'être quasiment unique dans l'histoire de la peinture naturaliste, que celle-ci soit française, belge ou suisse. Au-delà des analyses et des comparaisons à faire avec des artistes comme Jules Bastien-Lepage, Emile Friant [5],il convient de considérer Gustave Jeanneret comme un des très grands peintres que la Suisse a connus dans la seconde moitié du 19e siècle. Et pour l'amoureux des vignobles d'autrefois, il est sans conteste l'œil des pratiques oubliées.

Patrice Allanfranchini

Avril 2007

Une oeuvre d'ailleurs


Le Musée a pu enrichir sa collection de toiles de Gustave Jeanneret avec l'entrée dans les collections d'un tableau assez singulier qui présente une scène de vendanges peinte vraisemblablement en Alsace. Dès que les études en cours sur ce tableau seront achevées, d'autres informations seront apportées.

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Scène de vendanges en Alsace

Un vigneron, un paysan et une paysanne


Dans le cadre de l'exposition temporaire intitulée "La main, l'outil, le geste", nous avons le plaisir de présenter une grande étude de Gustave Jeanneret qui figure trois personnages dont un vigneron portant un croc. Si les visages du paysan et de la paysanne sont achevés, celui du vigneron reste esquissé donnant à ce tableau un goût d'inachevé. Cependant, la force de cette oeuvre réside dans la présence de ces trois personnes qui rappellent à quel point Jeanneret était sensible aux petites gens, cherchant sans cesse à les représenter dans la gravité de leur quotidien.




[1] Ruedin, P.(1998).Gustave Jeanneret.Hauterive : Editions Gilles Atinger

[2] Le premier triptyque est propriété du Musée d'art et d'histoire de Neuchâtel ; le deuxième appartient à la Confédération et le troisième à l'Etat de Neuchâtel.

[3] Propriété du Musée d'art et d'histoire de Neuchâtel. 

[4] Dépôt du Musée d'art et d'histoire de Neuchâtel

[5] Peinture et Art nouveau. (1999).Nancy : Musée des Beaux-Arts.